Nicolas Boulard

En 1972, Patrick Juvet compose une chanson intitulée « Le lundi au soleil »
sur des paroles de Jean-Michel Rivat. Cette chanson à succès sera interprétée
par Claude François.
Il est intéressant de regarder de plus près les paroles de cette chanson.
Parce que parfois, un succès peut reposer sur des erreurs, nous allons faire ici
une étude détaillée des paroles afin de remettre les choses en ordre.

Regarde ta montre
Il est déjà huit heures

Les paroles débutent sur un rapport visuel au temps, mais qui peut être aussi
une tautologie, voir une maladresse : on ne regarde pas sa montre, mais on
regarde l’heure. Une montre, ça se montre, c’est bien connu, mais on ne
regarde pas sa propre montre, on regarde l’heure qu’indique la montre. « Il
est déjà huit heures », nous dit le personnage. Huit heures n’est aucunement
une fatalité. Le déjà est sans doute de trop, mais c’est pour annoncer une
séparation prochaine.

Embrassons nous tendrement

Je ne pense pas qu’il faille insister sur cette phrase, qui semble être un ordre
donné par une personne pleine de principes : qui doit partir à huit heures et
qui embrasse tendrement. Pourquoi ne pas embrasser fougueusement,
voluptueusement, passionnément, ou je ne sais quoi.

Un taxi t’emporte
Tu t’en vas, mon cœur
Parmi ces milliers de gens

Donc, ici séparation. Rapport à la subjectivité fortement appuyé. L’autre est
désigné par son organe vital : le cœur.

C’est une journée idéale
Pour marcher dans la forêt

Alors, là, ça commence à se compliquer. Séparation mais ensuite, après le
départ, il se trouve que finalement, c’est l’idéal pour marcher dans la forêt
alors que le taxi a emporté le cœur en question parmi des milliers de gens (ce
qui sous-entend un environnement urbain).

On trouverait plus normal
D’aller se coucher
Seuls dans les genêts

Eh eh ! Petit coquin. Le prénom Ginette est issu de la plante genêts, peut être
est-ce là une référence au cœur qui est dans le taxi.
Mais notre véritable étude va débuter ici :

Le lundi au soleil
C’est une chose qu’on n’aura jamais

En effet, le lundi au soleil, c’est une chose qu’on n’aura jamais. Et ceci pour
plusieurs raisons que je vais tenter d’expliquer ici.
Tout d’abord, le mot Lundi est issu du mot Lune (on peut retrouver cette
étymologie en anglais avec le mot Monday qui signifie Moon Day ou jour de la
lune). On peut également décliner avec Mardi pour Mars, Mercredi pour
Mercure, Jeudi pour Jupiter, Vendredi pour Venus, Samedi pour Saturne et rien
pour le dimanche parce que le dimanche est une invention moderne à
l’étymologie discutable contrairement aux autres jours.
Donc, le lundi, c’est le jour de la lune (en italien, on dit lunedì).
Pourquoi finalement commencer la semaine par le lundi ou plutôt par la lune ?
Sans doute parce que la lune est l’astre le plus proche, on pourrait alors
penser que ça va du plus proche au plus lointain, mais ça ne tient pas car
d’après le schéma suivant, nous pouvons constater que les jours de la
semaine sont dans le désordre d’après le système solaire.

Logiquement, il faudrait faire ainsi :

Mercredi
Vendredi
Lundi
Mardi
Samedi
Jeudi
(Dimanche)

Le lundi au soleil pose donc problème puisque c’est justement le jour de la
lune. Et entre la lune et le soleil, c’est un peu le jour et la nuit. Le lundi est
donc le jour de la lune. La semaine commence sous un astre de nuit.
Jacques Mesrine s’est évadé de la prison de Saint Vincent de Paul au Canada
un lundi 21 août 1972 (année de composition de la chanson). Pourquoi un
lundi ? Parce qu’il avait remarqué que les gardiens étaient moins attentifs le
lundi car fatigués des festivités du week-end. Donc, le lundi, c’est le jour de
repos du week-end.
Le lundi ne serait donc pas un commencement.

C’est quand on est derrière les carreaux
Quand on travaille que le ciel est beau

Cette remarque est peut être un peu rapide. Est-ce que dès que l’on travaille,
il se met à faire beau ? Quelle est l’incidence d’une activité humaine sur le
climat ? Un dérèglement climatique certes, nous pouvons aujourd’hui
constater cela. Mais il n’y a pas d’effets immédiats. Ce n’est pas parce que
l’on se met au travail qu’il fait beau. Et puis d’abord quel travail ? La chanson
nous informe que le travail, c’est derrière les carreaux (on peut faire un
rapprochement entre derrière les barreaux et derrière les carreaux, le travail
comme un emprisonnement donc). Tout ça me paraît bien léger. Ce serait
donc, dès que l’on est enfermé, il fait beau. Hum, ça me fait penser à la
lumière du frigo. Est ce que la lumière du frigo s’éteint lorsque l’on ferme la
porte ? En est-on sûr ?
Mais de quel travail parle le chanteur ou bien le parolier plutôt ? Ça signifie
que la parolier a écrit sous la contrainte, qu’il n’éprouvait pas un plaisir dans
son activité de parolier puisqu’il préfère être (avant 8 heures) avec le cœur de
quelqu’un dans la forêt. Il faudrait écrire une chanson dans laquelle on dit
tout le bonheur que l’on éprouve à écrire les paroles, à composer la musique.
Quelles chansons sont heureuses ? Une chanson qui parle de la chanson en
train de se faire. Elle est à toi cette chanson ? Elle est à vous cette chanson ?

C’est un drôle de mot. Chanson. Chanson de geste. The song remains the
same.
« Song » en anglais ressemble à « songe » en français.
La vie est un songe
En tout cas, on est dans le langage, dans la parole. La chanson voyage.
Transmission orale que l’on peut mémoriser et réciter. Le récit.
Bon, passons, ne nous éloignons pas de notre sujet. Aurons nous un jour un
lundi au soleil ? Car le chanteur dit bien avec une certaine fatalité : « C’est une
chose que l’on n’aura jamais ». Il ne dit pas par exemple « c’est une chose
que l’on ne verra jamais ». Il y a un réel besoin de posséder. Déjà en
employant le mot chose qui fait du temps (lundi) et du temps (soleil) une
chose alors que l’on ne peut pas posséder ni un lundi, ni le soleil. Et en plus,
il emploie le verbe avoir : on n’aura jamais. Pourquoi vouloir à ce point un
lundi au soleil. En fait, il ne dit pas que ça n’existe pas, il dit qu’il ne pourra
pas accéder à la propriété de ce jour ensoleillé parce qu’il travaille derrière les
carreaux.
Donc, c’est une critique de la condition du travailleur. Mais le chanteur est-il
lui-même ce travailleur ? Ou bien est il le porte parole des travailleurs ? Ou
bien se met-il à la place de quelqu’un qui travaille ?
Le chanteur, il interprète, enfin dans le cas de notre chanteur, il s’agit d’un
interprète. Il fait ce qu’on lui dit de faire. Le compositeur a composé une
musique pour le chanteur. Et le parolier a adapté des paroles à cette musique.
Les paroles sont un peu légères. Ça s’est joué de peu de faire une bonne
chanson, enfin des bonnes paroles.
Du travail de travail.

Le lundi au soleil
On pourrait le passer à s’aimer

Alors, la phrase est ici intéressante dans le contexte social de l’époque.
En effet, outre le fait que le monument de Colombey les deux églises ait été
inauguré en 1972, cette année a vu l’entrée en vigueur du décret sur la
contraception. Donc, c’est un autre rapport à l’amour qui apparaît. Le lundi
annonce peut être ici un renouveau, un nouveau commencement, une
avancée. Ainsi, le chanteur émet l’hypothèse de faire autre chose que de
travailler un lundi, et cette autre chose, c’est celui de faire l’amour, ce qui
sous-entend « jouir sans entrave », car c’est bien là le propos de cloclo.

Le lundi au soleil
On serait mieux dans l’odeur des foins

Ici aussi, même remarque, mais dans un rapport plus olfactif, « se rouler dans
les foins » est transformé en « être mieux dans l’odeur des foins », comme
une relation gazeuse, qui nous échappe, ou plutôt qui s’échappe. Une relation
vaporeuse dont on ne garde rien. Sans doute parce que ce n’est pas tant
l’acte physique qui est ici recherché, mais bien celui d’une jouissance, voir
d’une extase, d’où cette référence à un élément gazeux et impalpable.

On aimerait mieux cueillir le raisin

Donc, ici le raisin est le fruit défendu mais qui ne l’est plus finalement. Et une
fois le raisin cueilli, il faut le presser pour en tirer le jus, ça va de soi. Mais
c’est l’action de cueillir qui est appuyée ici. Ceci dit, l’acte de cueillir du raisin
n’est pas considéré ici comme une forme de travail. On peut commencer à
remarquer ici un changement, une perte de la ligne critique, qui s’intensifie
avec le couplet suivant :

Ou simplement ne rien faire
Le lundi au soleil

C’est vraiment dommage d’avoir fini le couplet par cette phrase « ou
simplement ne rien faire ». Et pourquoi simplement. Ce n’est pas simple de
ne rien faire. Ça ne s’improvise pas. Il est intéressant de comparer ce couplet
avec un poème d’action de Robert Filliou de 1965 :
Le secret de la création permanente absolue
(Tel qu’il fut présenté au public du Café au Go-Go, N.Y., 8 février 1965) : Moi,
m’adressant au public : “mon nom est Filliou, donc le titre de mon poème
est :
Le Filliou idéal
C’est un poème-action et je vais le présenter :
Ne rien décider
Ne rien choisir
Ne rien vouloir
Ne rien posséder
Conscient de soi
Pleinement éveillé
TRANQUILLEMENT ASSIS
SANS RIEN FAIRE”.
(Puis je me suis assis en tailleur sur la scène, immobile et silencieux.)

Filliou emploie le terme de Tranquillement alors que Claude François emploie
le mot Simplement. Mieux vaut être tranquille d’esprit que simple d’esprit et
c’est peut être bien là ce qui fait la différence entre Robert Filliou et Claude
François. Et Robert Filliou précise bien « Pleinement éveillé », ce qui signifie
bien que ce n’est pas simple de ne rien faire.

Toi, tu es à l’autre bout
De cette ville

Opposition psychogéographique, peut-être une référence à Guy Debord et au
film « Critique de la séparation » réalisé en 1963. Claude François semble
esquiver sa situation en se reposant sur l’autre. C’est appuyé avec le « Toi »,
un toi incisif, un toi tendu. Ce couplet pose la question de la situation, ou
plutôt de la construction de situation qui nous amène à l’internationale
situationniste. Donc, d’une part l’idée de séparation : « tu es à l’autre bout »
et la référence psychogéographique « de cette ville ». Il ne dit pas de LA ville
mais de CETTE ville. Il est intéressant de relire cet extrait de la Critique de la
Séparation de Guy Debord :
« Restent ces paysages de cartes postales traversées sans fin ; cette distance
organisée entre chacun de tous. L’enfance ? Mais c’est ici ; nous n’en sommes
jamais sorti. »
La distance organisée entre chacun de tous. Bien entendu, tout est là. Claude
François est victime de cette distance organisée qui provoque chez lui un
mal-être comme nous allons le voir dans le couplet suivant.

Là-bas, comme chaque jour
Les dernières heures
Sont les plus difficiles

Curieusement, il y a cette phrase « comme chaque jour » alors que justement,
le dimanche semble être l’exception de la semaine, alors pourquoi ce
« comme chaque jour » qui semble poser une habitude (l’habitude empêche
une réflexion effective). Mais c’est sans doute ce malaise qui lui fait ressentir
le quotidien comme quelque chose de répétitif. Le chanteur semble avoir
besoin d’aide.

J’ai besoin de ton amour

Il a besoin de l’amour de l’autre. Il ne parle pas non plus de son amour à lui
mais bien de l’amour de l’autre. Les chanteurs semblent souvent dépendants
à l’amour, ou du moins ils ont besoin d’en parler. Une épidémie de
cristallisation semble toucher les chanteurs. Mais cristallisation non pas au
sens cristal de Baccarat mais plutôt à la mode Stendhal dont voici la définition
tirée de son texte « De l’amour » :
« Ce que j’appelle cristallisation, c’est l’opération de l’esprit, qui tire de tout
ce qui se présente la découverte que l’objet aimé a de nouvelles perfections ».
Et c’est bien ce qui arrive à Claude François, il cristallise complètement, d’où
sa dépendance à l’autre. L’autre comme forme de perfection.

Et puis dans la foule au loin
Je te vois, tu me souris

La foule revient, sans doute la sortie des bureaux, ou la sortie des usines. Il
voit l’autre, l’autre lui sourit (l’autre ne souriait pas auparavant, il faisait la
gueule comme tout le monde). Cause à effet. La question de la subjectivité au
sein de la foule. La place de l’individu au sein du groupe.

Les néons des magasins
Sont tous allumés

Nous sommes donc bien dans un environnement urbain. Cela sous entend
une certaine profusion de l’environnement marchand. Sans doute une
référence au texte « L’enseignement de Las Vegas » dont voici un extrait :
« Tout sens de clôture ou de direction provient des enseignes allumées plutôt
que des formes reflétées dans la lumière. »

C’est déjà la nuit

Eh oui ! C’est déjà la nuit, ce qui était ensoleillé, ou ce que nous aurions aimé
avoir (un lundi au soleil) n’a pas été obtenu. Le soleil est remplacé par les
néons des magasins (opposition entre nature/lumière naturelle et
culture/lumière artificielle). Le thème de la lumière revient souvent dans cette
chanson. Nous l’avons vu avec la relation lune (lundi) et soleil et surtout
l’impossibilité d’associer les deux. Claude François n’a pas pu accéder au
lundi ensoleillé (ceci dit, on ne sait pas ce qu’il a fait tout le temps que son
amour était à l’autre bout de la ville), mais il parvient à accéder au bonheur en
retrouvant l’être aimé sous les lumières nocturnes de la ville. Les retrouvailles
ne se font pas sous la lumière naturelle du soleil mais bien celle artificielle
des néons. Ce que nous pouvons surtout remarquer et c’est bien là la vraie
question de cette étude, c’est le caractère prémonitoire de cette chanson par
rapport à la vie privée du chanteur. En effet, dans la chanson « le lundi au
soleil », il n’accède pas au bonheur sous le soleil mais bien sous les néons
des magasins, alors que dans sa vie, sa vraie vie, Claude a rejoint les étoiles à
cause d’une ampoule.

« D’ailleurs, c’est toujours les autres qui meurent. » Marcel Duchamp

Bibliographie :
L’instinct de mort - Jacques Mesrine - Champ Libre, 1984
Critique de la séparation - Guy Debord - Quarto Gallimard, 1963
L’enseignement de Las Vegas - Venturi, Scott Brown, Izenour - ed. Mardaga
- 1971
De l’amour - Stendhal - 1822
Enseigner et apprendre, Arts vivants - Robert Filliou - éd. Archives Lebeer
Hossmann - 1970
Légende des illustrations :
La liberté - Nicolas Boulard - photographie - 2009
Francis Picabia, Américaine, couverture pour le journal Dada 391, no. 6. 1917.